Le fait que ce soit la faim seule qui ait poussé l’homme à tuer les animaux et à se nourrir de leur chair et de leur sang, et que cette contrainte n’ait pas été une simple conséquence de son déplacement vers des climats plus froids, est prouvé par le fait évident que les grandes nations qui disposent d’abondantes réserves de céréales ne souffrent d’aucune perte de force ou d’endurance, même dans des régions plus froides, du fait d’un régime presque exclusivement végétal, comme le montre l’éminente longévité des paysans russes, tandis que les Japonais, qui ne connaissent pas d’autre nourriture que les légumes, sont encore plus réputés pour leur vaillance guerrière et leur vivacité d’esprit. On peut donc dire qu’il est anormal que la faim ait engendré la soif de sang… cette soif dont l’histoire nous apprend qu’elle ne peut plus être étanchée, et qui remplit ses victimes d’une folie furieuse et non de courage. On ne peut expliquer tout cela que par le fait que la bête humaine de proie s’est faite le monarque du monde pacifique, tout comme la bête sauvage vorace a usurpé la domination des bois… Et peu importe que les animaux sauvages aient prospéré, nous voyons la bête humaine de proie souveraine dépérir aussi. En raison d’une alimentation contraire à sa nature, il tombe malade, atteint de maladies qui ne concernent que lui, n’atteint plus sa durée de vie naturelle ou sa mort douce, mais, assailli par des douleurs et des soucis du corps et de l’âme inconnus de toute autre espèce, il se traîne à travers une vie vide jusqu’à son interruption toujours redoutable.
RICHARD WAGNER